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MESSAGE DU CARDINAL JEAN PIERRE KUTWÃ ARCHEVEQUE D’ABIDJAN A L’OCCASION DE LA MESSE DES NATIONS ET DE TOUTES LES DIASPORAS

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  • Alex
  • janv. 27, 2020

‘‘Les sociétés économiquement les plus avancées ont tendance à développer en leur sein un individualisme accentué qui, uni à une mentalité utilitariste et multiplié par le réseau médiatique, produit la “ mondialisation de l’indifférence”.

Abidjan, Dimanche 26 Janvier 2020

‘‘Les sociétés économiquement les plus avancées ont tendance à développer en leur sein un individualisme accentué qui, uni à une mentalité utilitariste et multiplié par le réseau médiatique, produit la “ mondialisation de l’indifférence”. Dans ce contexte, les migrants, les réfugiés, les personnes déplacées et les victimes de la traite des personnes sont devenus l’emblème de l’exclusion car, au-delà des malaises que comporte en soi leur condition, on fait peser sur eux un jugement négatif qui les considère comme cause des maux de la société. L’attitude à leur égard constitue une sonnette d’alarme qui nous avertit du déclin moral qui nous guette si l’on continue à concéder du terrain à la culture du rejet. De fait, sur cette voie, tout sujet qui ne rentre pas dans les canons du bien-être physique, psychique et social court le risque de la marginalisation et de l’exclusion.’’

Excellence Monseigneur Paolo BORGIA, Nonce Apostolique en Côte d’Ivoire, Excellence Mme Julienne STEFFAN, Directeur de cabinet au ministère des Affaires Etrangères et la délégation venue dudit ministère, Excellences Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs et membres du corps diplomatique, Messieurs les directeurs des organisations internationales, Chers frères des différentes confessions religieuses, Révérends Pères,Révérendes sœurs, Frères et sœurs en Christ,

Les propos que vous venez d’entendre sont un extrait du message de sa sainteté le pape François à l’occasion de la 105ème journée mondiale du migrant et du réfugié. En les reprenant aujourd’hui, vous aurez deviné que la célébration de la messe des nations et de toutes les diasporas à laquelle vous avez été conviés, s’inscrit dans la même veine puisqu’il s’agit pour nous de prier pour tous les peuples afin que nos différences constituent une richesse pour nos nations qui se déshumanisent de plus en plus quand, dès lors que surviennent les premières difficultés, elles pointent d’un doigt accusateur, l’autre, comme étant la source de leurs problèmes. 

Et le pape ne dit pas autre chose dans le même message quand il nous invite à comprendre que ‘‘la présence des migrants et des réfugiés – comme, en général, des personnes vulnérables – représente aujourd’hui une invitation à retrouver certaines dimensions essentielles de notre existence chrétienne et de notre humanité, qui risquent de s’assoupir dans un style de vie rempli de confort.’’ 

Par ailleurs, en affirmant dans le même message ‘‘qu’en nous intéressant à eux, nous nous intéressons aussi à nous et à tous ; en prenant soin d’eux, nous grandissons tous ; en les écoutant, nous laissons aussi parler cette part de nous que nous gardons peut-être cachée parce qu’aujourd’hui elle n’est pas bien vue’’, nous comprenons un peu plus le sens profond de notre rassemblement de ce jour : il s’agit pour nous  d’affirmer avec force, que c’est notre intérêt à tous de tout mettre en œuvre pour éviter ce qui pourrait mettre à mal notre vivre-ensemble.

Tout en vous remerciant d’avoir répondu à notre appel à l’occasion de cette messe des nations et de toutes les diasporas, je prie pour que Dieu fasse la grâce à chacun de nous de percevoir la claire vision de notre vocation dans le monde de ce temps et de trouver les moyens de pouvoir y répondre, pour le bonheur de nos concitoyens et pour la quiétude de nos états à travers le monde.

1-  Reconnaître aujourd’hui et anticiper les périodes de ténèbres quant à notre vivre-ensemble

Excellences, Frères et sœurs,

La première lecture de ce jour qui se situe à une époque où le royaume d’Israël est divisé en deux, nous révèle la nécessité pour toute nation qui veut offrir à ses habitants le bonheur auquel ils aspirent, de comprendre comme dit le Christ en Mt12,25 que ‘‘tout royaume dont les habitants luttent les uns contre les autres finit par être détruit. Aucune ville, aucune famille dont les habitants ou les membres luttent les uns contre les autres ne pourra se maintenir’’ .

Le message que véhicule cette lecture, de même que l’avertissement du Christ à propos de toute division à l’intérieur d’un même royaume et d’une même famille sont à prendre très au sérieux de nos jours où les luttes ne manquent pas. Le texte du prophète Isaïe nous enseigne, toujours dans cette même première lecture, que la défaite face aux Assyriens, la déportation et l’exil furent pour le peuple, une période de ténèbres. Il s’agit aussi pour nous, de reconnaître et d’anticiper ces périodes de ténèbres quant à notre vivre-ensemble. Et si le prophète Isaïe nous fait comprendre que la libération et le retour de l’exil sont lumière et joie immense et qu’il espère en un retour de son peuple dans la paix d’un royaume qui sera celui du Seigneur, c’est donc à nous de faire advenir ce royaume de paix pour nos états ! Oui, cela est possible mais à certaines conditions.

Comme dit le Pape François, ‘‘il ne s’agit pas seulement de migrants : il s’agit aussi de nos peurs. Les méchancetés et les laideurs de notre temps accroissent « notre crainte des “ autres ”, les inconnus, les marginalisés, les étrangers […] Le problème n’est pas tant d’avoir des doutes et des craintes. Le problème, c’est quand ceux-ci conditionnent notre façon de penser et d’agir au point de nous rendre intolérants, fermés, et peut-être même – sans nous en rendre compte – racistes. Ainsi la peur nous prive du désir et de la capacité de rencontrer l’autre, la personne qui est différente de moi ; elle me prive d’une occasion de rencontre avec le Seigneur.’’

2-  Se sentir exclu et rejeté, c’est au sens propre comme au  figuré, perdre pied.

Excellences, Frères et sœurs,

Rencontrer le Seigneur, c’est éviter les querelles partisanes pour nous attacher à l’unique essentiel dans nos luttes comme nous l’enseigne Saint Paul dans la deuxième lecture de ce jour. Celle-ci en effet, nous révèle que, bien que convertis au Christ, les chrétiens de Corinthe sont vite retombés dans leurs querelles partisanes en constituant des groupes fermés et rivaux dont chacun se réclame d’un apôtre particulier. C’est là un scandale contre lequel il faut lutter !

Ce qui est en jeu dans ce message de Saint Paul, c’est le baptême. En effet, être baptisé, c’est être uni au Christ et à ce titre, il n’est plus donc possible d’être divisés. En outre, les chrétiens, comme leur nom l’indique, parce qu’ayant été baptisés au nom du Christ, désormais lui appartiennent en propre. Dès lors, et par analogie, de même qu’il n’y a qu’un seul Christ qui nous arrache à nos vues humaines, Christ qui est mort pour nous et en qui nous avons été baptisés, de même, au-delà de nos nations et de nos différences, nous devons pouvoir affirmer que nous aussi, nous avons une seule patrie, un seul pays que nos devanciers nous ont laissés en héritage au prix de nombreux efforts et de sacrifices.

Aujourd’hui plus qu’hier, nous devons comprendre que la charité la plus élevée est celle qui s’exerce envers ceux qui ne sont pas en mesure de rendre la pareille, ni même peut-être de remercier. Personne parmi nous n’a choisi la terre qui l’a vue naître ou son pays et le jeu des nationalités acquises nous montre combien il est important pour tout homme d’avoir une terre qui l’accueille, des amis et des frères qui l’aiment. Dans ces circonstances, se sentir exclu et rejeté, c’est au sens propre comme au  figuré, perdre pied et cette attitude de rejet ‘‘constitue une sonnette d’alarme qui nous avertit du déclin moral qui nous guette si l’on continue à concéder du terrain à la culture du rejet.’’   

Ici, je voudrais m’autoriser à faire un clin d’œil à tous nos frères de la diaspora, ceux d’ici comme ceux à travers le monde entier. Et le pape François ne dit pas autre chose quand il affirme ceci : ‘‘ il ne s’agit pas seulement de migrants : il s’agit de construire la cité de Dieu et de l’homme… de voir, nous d’abord et d’aider ensuite les autres à voir dans le migrant et dans le réfugié non pas seulement un problème à affronter, mais un frère et une sœur à accueillir, à respecter et à aimer, une occasion que la Providence nous offre pour contribuer à la construction d’une société plus juste, une démocratie plus accomplie, un pays plus solidaire, un monde plus fraternel et une communauté chrétienne plus ouverte, selon l’Évangile.’’ Fin de citation.

3-  Aujourd’hui encore, nous pouvons nous libérer des exclusions, de l’indifférence et de la culture du rejet. 

Excellences,Frères et sœurs,

Si nous voulons offrir aux hommes de notre temps les conditions les plus adéquates pour un mieux vivre-ensemble, il nous faut changer de mentalité. Dans l’évangile que nous avons entendu, il est important de souligner qu’il n’est pas fortuit que Jésus ait débuté  son ministère prophétique en Galilée , auprès de ceux qui ont besoin de changer de mentalité et de comportement. En effet, les habitants de la Galilée, très souvent exposés aux invasions étrangères, étaient mal vus par les habitants de la Judée. En s’y rendant tout se déroule comme si la Lumière va poindre dans la partie la moins estimée du pays. Par ailleurs, notons aussi que c’est là en Galilée que Jésus va recruter ses premiers disciples en annonçant la Bonne Nouvelle du Royaume en se rendant plus proches des hommes par des actes de compassion et de guérison !

Il est donc urgent pour nous d’agir. Il me plaît encore de citer le Pape François : ‘‘la réponse au défi posé par les migrations contemporaines peut se résumer en quatre verbes : accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. Mais ces verbes ne valent pas seulement pour les migrants et pour les réfugiés. Ils expriment la mission de l’Église envers tous les habitants des périphéries existentielles, qui doivent être accueillis, protégés, promus et intégrés. Si nous mettons ces verbes en pratique, nous contribuons à construire la cité de Dieu et de l’homme, nous encourageons le développement humain intégral de toutes les personnes et nous aidons aussi la communauté mondiale à s’approcher des objectifs du développement durable qu’elle s’est donnés et qu’il sera difficile d’atteindre autrement.

Donc, ce n’est pas seulement la cause des migrants qui est en jeu, ce n’est pas seulement d’eux qu’il s’agit, mais de nous tous, du présent et de l’avenir de la famille humaine. Les migrants, et spécialement ceux qui sont plus vulnérables, nous aident à lire les “ signes des temps ”. À travers eux, le Seigneur nous appelle à une conversion, à nous libérer des exclusions, de l’indifférence et de la culture du déchet. À travers eux, le Seigneur nous invite à nous réapproprier notre vie chrétienne dans son entier et à contribuer, chacun selon sa vocation, à l’édification d’un monde qui corresponde toujours davantage au projet de Dieu.’’ Fin de citation

        Oui, nous pouvons nous libérer des exclusions, de l’indifférence et de la culture du rejet ! Oui, nous pouvons contribuer, chacun selon sa vocation, à l’édification d’un monde meilleur ! Oui, nous pouvons lutter ensemble contre la mondialisation de l’indifférence, de la marginalisation et de l’exclusion pour faire de nos nations des terres d’espérances où nos différences nous enrichissent les uns les autres, avec la grâce de Dieu !

        Plaise à Dieu, qui nous a tous créés, mais qui ne veut pas nous sauver sans nous, de nous insuffler les énergies nécessaires pour y parvenir, pour sa gloire et pour le bonheur de nos nations. Encore une fois, je prie pour que Dieu se fraye un chemin vers nos cœurs, et nous fasse la grâce de nous sentir vraiment frère les uns des autres, aujourd’hui, demain et dans les siècles sans fin ! AMEN

+ Jean Pierre Cardinal KUTWÃ,                                                                

Archevêque Métropolitain d’Abidjan